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    Maison rue Mallet-Stevens

    Dans le quartier d’Auteuil, l’architecte Rob Mallet-Stevens réalise entre 1926 et 1934, ce qui est considéré comme son œuvre majeure : cinq hôtels particuliers et une maison de gardien, disposés dans un lotissement concerté. Les formes architecturales en béton expriment la maturation vers une épuration et une simplification des formes qui passent par l’utilisation de la figure géométrique et inscrivent ces bâtiments dans le courant de l’architecture moderne. Les cages d’escalier sont éclairées par des vitraux de Louis Barillet et les portes en ferronnerie sont de Jean Prouvé. L’ensemble comporte la maison-agence de Mallet-Stevens, à l’angle de la rue du Docteur Blanche, la maison-atelier des frères Martel, sculpteurs et au n° 7, celle du banquier Daniel Dreyfus, propriétaire d’un terrain situé derrière son domicile du 71 rue de l’Assomption susceptible d’être loti, déjà commanditaire de Mallet-Stevens lors de la rénovation de l’hôtel des Roches noires, à Trouville.

    « Aucun commerce n’y est autorisé. Elle est exclusivement réservée à l’habitation et au repos : on doit y trouver un calme réel, loin du mouvement et du bruit, et son aspect même, par sa structure générale, doit évoquer la placidité sans tristesse«  (Robert Mallet-Stevens, 1927).

    Les bâtiments ont été construits pour lui et pour des amis.
    Le succès sera tel que la rue portera aussitôt le nom de l’architecte.
    Mallet-Stevens, indifférent à la réflexion sur la réalisation des logements de masse n’a pratiquement construit que des hôtels particuliers ou des villas pour de riches bourgeois.
    Les bâtiments de la rue sont un manifeste architectural du catalogue d’objets qu’il avait conçu dans « Une cité moderne ».

    Les principes sont simples :
    〉 Des jeux de cubes parfaitement blancs et lisses pour « unifier l’aspect de la façade, car les volumes comptent plus que les détails constructifs »,
    〉 Des décrochés, gradins, tours, jeux d’ouverture, auvents car « l’architecte sculpte un énorme bloc, la maison ».

    C’est au printemps 89 que Patrik Barret fait visiter la Villa Poiret à Mézy (78) à son futur acquéreur. Ce marchand de biens pour lequel il travaillera de l’automne 89 à 92 était déjà propriétaire du n°7 rue Mallet-Stevens.

    « J’ai assisté aux travaux qu’il avait entrepris dans cette maison, pas mal dénaturée car ré agencée et décorée dans un style des années 70 par ses propriétaires précédents. Il a eu la bonne idée de vouloir repositionner la maison le plus fidèlement possible à l’architecture d’origine, ce fut pharaonique».

    DSC_0667En fait, au départ, cette maison, conçue en 1927, était un enchevêtrement de petites pièces. Elle a été modifiée par ce nouveau propriétaire, afin de correspondre à une vie de la fin du 20e siècle. D’une surface de 240m2 sur rez-de-chaussée + 3 étages + sous-sol, tous les volumes ont été ouverts. Ainsi, de gros travaux de maçonnerie ont été menés afin de refaire les fenêtres d’angle qui n’existaient plus, les enfilades de fenêtres au rez-de-chaussée selon les plans de Mallet-Stevens. Une baie vitrée a été refaite suivant un calepinage à la Mallet-Stevens. La porte d’entrée a été remise. Au 1er étage, a été conçue une seule pièce, créant ainsi avec la baie vitrée, un rapport visuel architecture du dedans – architecture du dehors qui n’existait pas au temps de Mallet-Stevens. Deux seuls éléments postérieurs à ces plans ont été conservés : au 2e étage, une verrière en aluminium gris, remplacée par une en aluminium blanc afin qu’elle ne se voie pas et au dernier étage, une pergola qui avait été fermée.

    Au sous-sol, à la place de la cuve à fuel, avait été installée une piscine de 3mx5m avec un système de nage à contre-courant.

    Rien n’arrêtait ce « funambule de l’argent »,animé d’une passion dévorante pour l’architecture. Un jour, un propriétaire dans l’immeuble années 50 mitoyen l’informe qu’il vendait son appartement. Il se précipite pour l’acheter en vue de récupérer une place de parking, le réunit à la maison dont il modifie de nouveau la structure…

    Que s’est-il passé dans cette maison entre le moment où Patrik Barret a quitté cette société de marchand de biens en 1992 et fin 1996, où il a été chargé d’en faire l’inventaire, suite au décès du propriétaire ?

    « La maison avait été refermée. Elle était comme je l’avais laissée en 92. On pouvait accéder au 1er étage seulement par une échelle. Je l’ai visitée dans le noir car il n’y avait pas d’électricité et les volets roulants restaient donc fermés. De plus, le menuisier ébéniste ayant livré tous les meubles en pièces détachées, elle était extrêmement encombrée».

    En 97, la maison est vendue aux enchères. Patrik Barret propose à l’acquéreur de ramener les archives, le programme de travaux et tout le travail qu’il avait réalisé.
    «  J’avais gardé contact avec toute l’équipe qui avait fait les travaux ainsi qu’avec le gérant de la holding »
    Probablement un peu découragé par le chantier qui n’était pas terminé et l’ampleur des travaux nécessaires pour changer la décoration intérieure années 90, très exubérante, trémies, passerelles, escalier hélicoïdal…, il a revendu très vite à un couple, rassuré de disposer de tous les éléments apportés par Patrik Barret.

    Ces nouveaux propriétaires, à leur tour, se sont passionnés pour Rob Mallet-Stevens. Ils ont sorti tout ce qu’il y avait dans la maison, l’ont étalé dans un hangar en banlieue parisienne. Ils ont repris les boiseries pour faire des placards et ont entrepris des travaux, électricité, plomberie, amélioration de l’acoustique intérieure, installation de la climatisation… des travaux qui ne se voient pas, mais très valorisants.

    « Ce qui était formidable, c’est que ces propriétaires ont pris le maître d’œuvre qui avait fait les travaux, ont repris tous ses marchés et ont ramené toutes les entreprises ». Les travaux, arrêtés en 93, ont repris quatre ans plus tard à la grande satisfaction des propriétaires et des entreprises. « La grande émotion, c’est quand ils ont branché l’électricité, les volets se sont ouverts et j’ai vu la maison éclairée de plein jour, telle que je ne l’avais jamais vue ! » Ces propriétaires sont restés sur le design et l’architecture qui avaient été conçus. « C’était formidable parce que, au rez-de-chaussée, vous aviez un seul espace, ouvert sur ces enfilades de fenêtres. À l’étage, un seul grand niveau avec un très beau salon. Une seule chambre par étage avec salle de bains aux 2e et 3 étages»

    DSC_0696En 2006, lors d’une exposition au 15 square de Vergennes (Paris 15e), autre œuvre de Mallet-Stevens réhabilitée par l’industriel Yvon Poullain, Patrik Barret croise le couple de propriétaires du 7 rue Mallet-Stevens qui lui confie la vente de sa maison.

    « Ce qui est amusant, c’est que cette rue Mallet-Stevens était complètement oubliée de tout le monde et cette architecture pratiquement méconnue des Parisiens jusqu’en 1986, date d’une exposition à la mairie du XVIe et celle de Beaubourg en 2003. Vivaient là des gens arrivés là dans les années 60 quand les prix étaient peu élevés. Ils ont été très perturbés quand sont arrivés les premiers passionnés qui lancèrent des travaux de rénovation. Ils nous prenaient pour des extra-terrestres alors que des moyens considérables étaient mis en place pour remettre en valeur cette architecture ! 

    L’acteur Claude Piéplu habitait au 4 depuis 1974. Alerté par un projet de parking au bout de la rue, il sollicita les héritiers de l’architecte. Ils créèrent ensemble une association de sauvegarde de la rue Mallet-Stevens dont il était président. Ils obtinrent l’annulation du projet et la rue a été inscrite en 2000 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Au 10, l’immeuble des frères Martel est classé monument historique (intérieur-extérieur) depuis 1990.

    Il ne se passe pas grand chose dans la rue jusqu’au moment où les héritiers des frères Martel vendent un appartement au marchand d’art Karsten Greve qui le refait à l’identique avec le mobilier et le revend en 2003 à un couple qui achètera ensuite l’atelier.

    En 2010, l’antiquaire Eric Touchaleaume achète chez Christie’s l’appartement d’un héritier des frères Martel. « C’était très émouvant car je l’ai visité avec le mobilier de l’époque qui a été vendu aux enchères. »

    Il est intéressant de voir l’évolution de cette rue qui est très recherchée aujourd’hui.

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